Annales
du Mont Saint Michel (1928)
Retire-toi Satan
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Paradoxe
? La prédication chrétienne sur le diable s'est peu à peu tarie et nos
contemporains renouent avec les pratiques héritées de la pensée magique :
purification, exorcismes, envoûtements et désenvoûtements... On peut certes
rejeter la figure du diable mais comment nier le pouvoir du Mal qui a créé en
ce siècle un univers concentrationnaire ?
De
tout temps, dans les diocèses, il y eut des exorcistes qui avaient le don de
chasser les démons par le rite de l'imposition des mains. Aujourd'hui, le Code
de droit canon stipule que "personne ne peut prononcer des exorcismes sur
les possédés à moins d'avoir obtenu de l'Ordinaire du lieu (l'évêque) une
permission particulière et expresse." (Canon 1172)
"Désintérêt
manifeste"
En 254, le Pape Corneille constatait dans une lettre qu'à elle seule sa ville
épiscopale comptait au moins 52 exorcistes. Aujourd'hui, à Rome, un seul
exerce cette fonction (du moins officiellement) le père Gabriele Amorth. En
février dernier, il demandait à la hiérarchie catholique de faire son mea
culpa : elle n'ose plus enseigner la doctrine sur les démons. Il récidive ce
mois-ci dans le mensuel Trenta Giorni.
Il s'étonne d'abord que le nouveau rituel d'exorcisme ne soit pas encore paru.
"Et voilà trente ans que le concile est terminé ! C'est là une nouvelle
marque de désintérêt manifeste qui s'est répandu dans l'Eglise catholique à
l'égard de l'action réelle du démon. A la différence des Eglises orthodoxes
et de nombreuses confessions protestantes, l'Eglise catholique a presque
totalement abandonné l'usage des exorcismes qu'elle considère comme un
héritage des siècles obscurs." Les évêques sont-ils conscients de ce
qui se passe autour d'eux, demande le père Gabriele Amorth ? "Il y a
de plus en plus de gens qui adhèrent à des sectes sataniques sans
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savoir
ce qu'ils risquent. Mais ensuite, ils en subissent les conséquences et ils sont
souvent terrorisés.
Parce que le démon n'est pas une entité impersonnelle, ce n'est pas le nom que
les psychanalystes donnent au Mal abstrait qui serait dans la société, mais
c'est une personne concrète." L'exorciste de Rome déplore le silence des
évêques : "La conception abstraite du démon s'est répandue même à
l'intérieur de l'Eglise catholique. Certains évêques eux-mêmes ne croient
plus en l'existence du diable. Si le nombre des gens qui s'adonnent à des
pratiques ésotériques ou qui entrent dans des sectes sataniques augmente,
c'est aussi que l'Eglise a cessé d'enseigner correctement la doctrine
concernant le démon (...) Oui, la hiérarchie catholique a une grande
responsabilité dans la diffusion de ces comportements.
Le grand exorciste romain a-t-il confié ses soucis à son évêque qui n'est
autre que le Pape ? Il arrive peut-être à celui-ci de pratiquer un exorcisme.
Dans ses carnets romains publiés après sa mort survenue en septembre 1992, le
cardinal Martin, qui lui était très proche, note :
"4 avril 1982 - Il y a quelques jours (le 27 mars), l'évêque de Spolète,
était en audience chez le Pape avec une possédée qui se roulait par terre en
hurlant (nous entendions les cris du dehors). Le Pape a prié, a prononcé en
vain des exorcismes. C'est quand il a dit à la fin à cette femme : "Je
dirai la messe pour vous demain" qu'elle est soudain redevenue normale et a
présenté ses excuses. Le Pape impressionné : - C'est la première fois que je
rencontre un cas pareil : une vraie scène biblique." (1)
1
- Cardinal Jacques Martin - Mes six papes - préface de Maurice Druon, Mame,
1993

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